20 août 2009
Se souvenir de l'Aurore
Nous avons banni les dernières barrières de la nuit.
Pas celles du fil des jours, celles nocturnes et profondes des longueurs qui nous séparent.
C’est l’aurore éternelle quand nous respirons à l’unisson, quand mon souffle retrouve enfin le tien…
Aller vers toi, c’est voir tout scintiller, c’est retrouver la lueur blafarde des étoiles comme la chaleur écrasante du soleil, c’est l’ivresse de réunir les points lumineux et convergents de toutes les clartés, c’est recevoir un à un les signes de nos retrouvailles comme des cadeaux, c’est espérer quand on en n’a plus le droit ni les forces...
L’aurore, ce sont tes bras qui m’enserrent, ta voix qui me murmure que tu es là, que tu ne me lâcheras pas… notre aurore commença bizarrement avec la nuit, c’est le lot des clandestins. Elle nous bercera dans son écrin de ténèbres, offrira des refuges insoupçonnés à nos ébats, nous repoussera sans repos d’un rivage à l’autre, nous bercera comme une la houle sur la mer, tour à tour sereine et sauvage…
Nous bannirons les crêtes hérissées qui jalonnent nos routes, nous renverserons les obstacles car rien n’est infranchissable lorsqu’on est si proches… parce que tu m’as fait une promesse, tu te souviens ? Celle de me tirer de ma nuit, toi qui n’aime rien tant que briller et m’élever dans ta lumière…
Dans l’attente de nous, je vis des matins bleus un peu pâles, je tourne et je vire, j’ai envie de tout souligner d’azur, de surligner même !
Puis elle advient au cœur d’une chaude matinée, ta présence, celle qui peint de couleurs vives tout ce qui m’entoure, celle qui dessine même mon sourire… qu’il peut être grand le pouvoir de l'être aimé au détour de quelques pages insignifiantes ou simplement au bout du fil !
Encore ce matin, mon regard s’égare sur ces pages d'errance, les bouteilles qu’on s’est jetés au fil de l’onde…
Le jour est là. Et moi j’attends la nuit, tout ce qui peut me rapprocher de mon aurore… ardemment.
C’est toujours trop peu de nous mais c’est indispensable.
Les brumes froides au sommet des collines au loin se sont estompées, la chaleur estivante s’installe, voile d’une poudre chantante tous les reliefs et les contours de mon paysage mouvant… je n’ai qu’à clore à demi mes cils pour que tout se puzzle et se détourne, pour que la mer à l’horizon se teinte d’indigo, pour que l’ouest s’ébauche comme si je n’avais qu’un simple ruban bleu à traverser. Les distances s’abolissent dans un murmurant silence.
Nous serons là. Bientôt.
Nous sommes là, dans une chambre d’hôtel dont je ne perçois pas l’agencement.
Juste nous, posés là, arrimés l’un à l’autre, sculptés au drap de coton frais, chiffonnés, échevelés. Heureux.
Sous la lampe depuis longtemps refroidie, s'éteignent les ultimes soubresauts de nos corps, nos rires se chuchotent désormais dans une torpeur lancinante.
J’aime cette aurore, celle où le jour recouvre chaque chose de simples rais timides à travers les persiennes qui resteront closes, celle qui n’appelle pas l’éveil parce qu’on a le temps, celle qui laisse à la nuit encore féconde ses souvenirs diaboliques et la possibilité de nous reprendre et de nous emporter, sans fin…
Je veux dormir le jour, aimer et danser toute la nuit, je veux la quiétude des réveils sans horloge, le chant des cigales qui nous berce, la sérénité d’un ombrage sur nos peaux nues, le balancement d’un hamac et le ressac de l’eau, la brise que laisse filtrer tes doigts, la douceur de tes lèvres qui effleurent ma nuque, des je t’aime à l’infini…
Nous partirons. Chacun dans nos sphères.
Et je veux laisser nos traces aimées et aimantes sur la froideur cassante des objets du monde, juste nos chaleurs d’alcôve goûtées, exaltées, éphémères. Je veux les rendre témoins futiles de la force de ce qui nous a unis… pour garder encore un peu au cœur et au creux des larmes l’indicible bonheur de l’instant, aussi fugace que le premier rayon de l’aurore.
Cara Mia
11 août 2009
Elle en bleu
«Perdre est une sensation définitive ; elle n'a que faire du temps. Quand on a perdu quelqu'un, on a beau le retrouver, on sait désormais qu'on peut le perdre.» (Jean Giono)
Bleu, du bleu profond et dru, partout !
Ça fait du bien après quelques bruyants crépuscules rouge sang...
Ça avait commencé par un ciel clair et sans nuages bien sûr, et aussi par sa redondante coquetterie à enfiler une robe de plage turquoise… Chasser les nuages de sa vie !
Elle avait négligé toute autre parure, déjà bronzée, le sourire bien accroché autour de dents prêtes à mordre la vie par tous les bouts !
Et puis le sable d’or de Leucate comme un bijou, un fin liseré entre les vagues calmes et la masse tranquille d’un hôtel tout blanc.
La chambre aussi est peinte de cyan, lumineuse avec ses grandes baies vitrées sur une terrasse de pierre, ses meubles de bois blanc comme des cabines de plage… elle y dissimule vite fait ses quelques trésors, si peu en fait, on a besoin de quoi au cœur de l’été… ?
Tout d’abord la bouteille de bon vin qu’elle a choisie pour lui. Son anniversaire à elle, ils l’ont déjà fêté. Aujourd’hui c’est son tour et elle veut que tout soit parfait pour lui. Du moins le mieux possible.
Très vite, elle est nue, elle profite de la caresse légère de la brise marine qui s’insinue partout, elle jette un coup d’œil entendu au grand miroir près du lit en se demandant s’il va remarquer sa belle couleur uniforme de pain d’épice avant de la dévorer toute crue ! Même seule, même en l’attendant, elle savoure avec un brin d’égoïsme cette solitude gourmande en se disant « tout ça, c’est pour moi ! » puis très vite après « non, c’est notre écrin, notre île hors du temps ! »
Une profonde inspiration d’air bleu et salé, là, à la source… Elle s’est accoudée au balcon, elle sent presque l’eau taquine venir la chercher. Quelques pas à faire et elle se jettera dans la belle Méditerranée. Un bas de maillot vite enfilé, un simple paréo noué dans le cou et elle file en courant jouer les sirènes.
Le meilleur moment, ce sera la douche, le sable qui fuit sous ses pieds, le goût de sel qu’elle gardera tout de même un peu sur les lèvres pour qu’il vienne cueillir ce parfum de vacances sur sa peau encore humide.
Les meilleurs moments, il y en aura eu beaucoup en fait…
C’est banal somme toute quand on le lit, mais c’est toujours magique quand on le vit.
Il y a les draps qui deviennent le seul contact avec la réalité et le corps de l’autre qui n’a plus de frontières.
Il y a l’air iodé et fraîchissant du dehors que les pâles du ventilateur leur assène, complice.
Il pense en observant leur course obstinée que le temps passe aussi, comme ça…
Elle pense, elle, en silence, que la roue tourne aussi, comme ça…
Mais ça, c’est son optimisme fataliste à lui, son gai pessimisme à elle.
Il y a les caresses nonchalantes d’une trêve, celles qui donnent autant de frissons que de tendresse, la pulpe de ses doigts qui agace les siens, son avant-bras, son dos, ses fesses…
Il y a la robe qu’il lui choisit, fluide, ne tolérant aucun sous-vêtement, et leurs rires de gosses.
Il y a les regards sans équivoque qui meublent chaque silence car c’est bien connu, on ne parle pas la bouche plein, surtout en public !
Il y a sa manie déroutante à lui de changer de menu au dernier moment, et ce, chaque soir !
Il y a les saveurs profondes et colorées, le vin au goût de fruit qui lui feront avouer à elle par le jeu de chacun de ses gestes les fragiles essences de ses désirs. Elle imagine avec quelle langueur innocente elle va s’abandonner, avec quelle insouciance elle lui offrira ses mots et ses ronronnements les moins pudiques, enivrée de chair, d’arômes et d’alcool, animale et jouisseuse. Il réveille si bien ses forces primales…
Il y a les balades à deux sous les étoiles, les feux, la musique et les danses d’un spectacle de rue.
Il y a les mains qui se sont cherchées, accrochées et qui ne se lâchent plus, jour et nuit.
Les doigts doux et blancs de la lune qui les enlacent et les bercent déjà quand ils se pressent vers l’hôtel.
Sa lumière d’astre pâle qui filtre, jalouse, à travers les persiennes closes sur une longue nuit d’amour. Elle aura rendu les armes alors que la matinée peut s’éterniser dans la chaleur entêtante de corps à corps sans fin.
Il y a le café du matin qui devient vite un brunch conséquent pris à même la plage, sous un parasol de paille, dans un décor de carte postale.
Il y a le village, la plage, les glaces, les rires, les cris, les gens, les discussions légères ou littéraires, prendre le temps d’être ensemble… et farniente ! Surtout !
Et puis, une nuit, la musique entêtante du ventilateur a cessé.
Le silence, imposant, hostile, convulsif, coule autour du lit pour tout noyer.
Un véritable torrent qui enfle jusqu’à recouvrir son corps frémissant gavé de soleil et de désir vain. Sur sa bouche grande ouverte sur des mots inutiles, il abat sa chape étouffante.
Elle voudrait les dire ces mots du cœur, leur faire trancher le cours lapidaire des choses.
Mais il sait comme elle sait, il connaît le feu liquide qui agite son corps et sa tête, il aurait pu résumer avec son bel esprit de synthèse chacune des émotions qui allaient la traverser et la lacérer avant même qu’il ne s’endorme. Il ne l’a pas fait. Il est parti. Son grand corps las repose, là, sur leur île blanche. Mais il n’est déjà plus ici, le désir inassouvi qui ne la quitte pas elle, l’appel des sens, le chant envoûtant des choses de la chair et de l’eau ne l’ont pas saisi.
Le vent a déposé sa folle énergie, le murmure furtif des vagues noires même a molli.
L’air est plein de chants d’âme saoule de peurs et de souvenirs.
Et c’est dans l’ombre zébrée de la chambre des amants détournés que se fait la grande clarté.
C’est un gémissement irrépressible, une plainte qui naît, gonfle et pénètre de son corps tranchant la chair des murs qui tressaille… Elle a tellement envie de lui ! Il ne bouge pas d’un pouce.
C’est un goût de terre dans la bouche et des larmes amères dans ses yeux de verveine. La tendresse peut mourir parfois avec le sommeil. Son angoisse, c’est toujours la même, ce sentiment d’urgence. A ce moment précis, elle le déteste de ne pas le ressentir aussi. Se retrouver comme ça, c’est aussi réaliser à chaque fois qu’on peut se perdre, que c’est inévitable.
Un gémissement, c’est tout.
Elle ne soupirera pas. La course du temps ne lui donne le vertige qu’à elle, elle qui ne sait pas différer. Elle se sent seule, ici, avec lui ! C’est un monde ça ! Il lui faut briser le silence oppressant, entendre son souffle tranquille à lui, les pulsations de son sang à elle. Se souvenir que sous les ténèbres, il y a de l’azur à n’en plus finir et de nouvelles promesses à concrétiser, encore.
Elle ne peut pas partir, elle ne peut pas dormir, tout juste respirer, à l’affût encore de ces bribes de désir qui embaument l’air clos de leur étreinte doucereuse et fanée.
Elle sait que dans l’air libéré du matin, la lumière toute neuve surgie de là-bas, loin vers l’Italie, lui rendra peu à peu la vie et le bleu, tout l’amour de ses yeux grands ouverts.
Cara Mia
== Publicité ==


