17 février 2009
Fille de joies
« Pourquoi aime-t-on ? Est-ce bizarre de ne plus voir dans le monde qu’un être, de n’avoir plus dans l’esprit qu’une pensée, dans le cœur qu’un désir et dans la bouche qu’un nom… » (Maupassant)
Elle cherchait à se fabriquer un visage parfait, séduisant, attirant.
C’était à grands renforts de brosse chauffée qu’elle lissait sa longue chevelure, avec application qu’elle traçait le sillon noir au ras de ses paupières rehaussées d’une poudre légère et dorée.
Des « ailes au coin des yeux », luisants comme des escarboucles, un grain de beauté au coin de l’un, comme une étoile sombre, couleurs de feu des sous-vêtements qu’elle avait choisis pour l’occasion, éclat vermeil de ses lèvres impatientes.
Et au milieu de cette âme ardente éclataient seulement ses yeux brûlants de ce désir qui l’avait toujours animé, qu’elle ne pouvait maquiller, qui engloutissait l’ombre comme le rayon vert précédant la nuit.
Une vamp, parlons-en ! Tout au plus une starlette qui aime jouer à l’amante religieuse… une fois oubliées les parures de nuit, elle ne rencontre au miroir qu’un sourire de rasoir.
Et lorsque le champagne s’évapore dans le temps feutré de sa solitude, seul le bourdonnement de la télévision lui cogne encore à la tête… ça, et son prénom, inlassablement.
Elle ne serait jamais sur les photos… du moins pas celles de son album de famille. Peut-être sur des clichés volés, parmi ses potes, ceux de la nuit.
Elle ne serait jamais sur des cartes postales, celles qu’elle brûle d’envoyer. Son nom déguisé, son prénom seul, sur des notes d’hôtel, celles qu’il vaut mieux brûler ou confier à des corbeilles, sur des aires d’autoroute…
Elle ne pourrait jamais lui offrir de bijou, s’enchaîner à son cou ou sertir son doigt, comme elle le rêvait à l’âge où elle jouait à faire des gâteaux de Peau d’Âne.
Elle se glissait encore contre lui, image persistante dont elle se délecte. Son corps ophidien frôlant le sien, aimanté, recréant le cocon éthéré d’une union qui jouait à l’éternité, jetant la pierre de la marelle jusqu’au ciel, à chaque fois. Elle sentait les battements de son propre cœur, obstinés, répercutés par sa poitrine à lui, puissante, impénétrable… la chambre sentait bon la fleur d’oranger, ouverte qu’elle était sur la grande salle de bains, et la chaleur suave des radiateurs les enveloppait de traces de caresses encore palpables.
Il avait eu soif d’elle, dès le début. Et elle s’était liquéfiée, offerte comme un breuvage exquis et délicieux, comme une unique fois, comme les autres fois… comment savoir que ça durerait ? Elle lui avait tout donné parce qu’il y avait urgence à vivre, à jouir, à être heureux, tout simplement. Et puis il était revenu. Elle était revenue.
Hier encore, elle l’avait suivi patiemment le long de cette route sinueuse, le long des trottoirs, à cinq pas en arrière, discrètement, volant plus que marchant jusqu’à son bureau, repaire improvisé de plaisirs rapides.
Collision sauvage. Après avoir tant donné, elle prend aussi… un peu.
Ils se connaissent par corps. Son cœur à elle détale vers l’heure qui suit. Ils vont jouer.
Comme elle a déjà joué à être sa femme, elle joue aujourd’hui à être sa collaboratrice.
Dans ce joli petit restaurant, ils déjeunent du bout des lèvres, des lèvres qui se retiennent de rire, qui mélangent le « tu » et le « vous », qui se taisent sous des yeux qui se dévorent.
Plus tard, l’hôtel, une sieste d’après-midi, comme s’en offrent les amants…
Des moments de paresse tendre entre les draps blancs chiffonnés, comme s’en offrent les amoureux… des instants de grâce. Les seuls.
Et après…
La nuit leur appartient.
Enfin, au moins jusqu’à trois heures du matin !
Elle avait osé désirer vivre d’autres moments, des sorties publiques, des matchs, des dîners… Il les lui avait offerts petit à petit comme un don émouvant, un simulacre de bonheur. La promesse mort-née d’une vie à deux.
Peut-être était-ce aussi un jeu dangereux… parce que chaque départ était un vrai, aussi douloureux que l’ultime. Parce que les rires, la complicité et même les jalousies ne faisaient que les rapprocher davantage.
Et puis demain… elle retrouverait le glas du départ, le silence d’un téléphone qu’elle préfèrerait couper, comme à chaque fois.
Et un jour ou une nuit, elle lui rendrait tout. Elle se rendrait.
Solde de tout compte.
Chacun sa place.
Mais demain, ça peut être encore loin !
Alors fermer les yeux, sourire, aimer, gémir, hurler, jouir, se faire une seconde peau de caresses…
La porte qui claque, ses pas qui s’estompent, étouffés par la moquette du long couloir.
Au creux de son ventre, le plaisir ne se dilue pas, lui. C’est une épine qu’elle s’est enfoncée elle-même, lui semble-t-il.
La fille de ses joies, peau arrachée, première, seconde ? Pauvre sourire,
Perdue dans ce lit soudain trop grand, elle sait pourquoi elle dort seule.
Elle se souvient…
Elle n’a pas été celle qu’on étreint au petit jour… ou si peu.
Celle qu’on regarde dormir.
Celle qui peut tout partager, bon ou mauvais.
Elle n’aura pas été une fille de joie non plus… il aura été le seul.
Elle effleure distraitement l’étoffe sombre de la robe jetée au sol, le cadeau qu’il vient de lui faire. Elle n’en a pas reçu beaucoup de lui, mais à chaque fois, elle a senti qu’il n’aurait pas fait cela pour n’importe qui.
Non, elle n’aura pas été n’importe qui.
La fille de ses joies.
Pour le moins…
Cara Mia
Commentaires
Bonjour Cara...
ça fait longtemps que je n'étais pas venue par chez toi ... c'est une honte de ma part ... car te lire c'est un pure plaisir...
je t'embrasse
Mon beau miroir...
Si seulement vous saviez comme c'est troublant de lire vos mots.
(La fille de ses joies, son équilibre...)
...
troublant ...
Un récit troublant Cara Mia. Triste et presque langoureux.
Une traversé d'un monde a l'autre avec un gout amer.. je ne sais pas.
Ivresse
Je t'envierais presque d'avoir vécu ces moments... mon bonheur c'est d'avoir partagé ces joies avec toi !!! Triples bises là où tu sais...
Mélancolique, charnel, un mélange qui laisse un goût âcre et passionnel...
Nul amour
ne contient que la joie, ma douce...Autrement dit, tout amour, même "reconnu" comporte bien des blessures, bien des silences, des exils, des doutes encore et toujours, des douleurs hélas. Mais tout amour qui en est un vraiment, est avant tout le partage d'instants précieux, uniques, rares et indicibles : ces éclats, ces joies que tu dis si bien...sourire
Tu n'as pas été
toutes celles là peut-être, mais tu as été CELLE, qu'il a aimé,toi unique, et débordante d'amour. Toi et ton coeur qui bat de tellement aiméer. Toi ma perle au milieu des roses, ma passionnée,mon entière amie. J'ai lu avec émotions ces mots, parce que malgré les bléssures de l'amour, malgré les ruptures, les réconciliations parfois, il y a la VIE, oui on se sent vraiment vivant que lorsqu'on aime autant.Je t'embrasse ma douce Cara.
Le temps
Ilfaut prendre le temps de te lire... Ca vaut le coup... De belles expressions : ils se connaissent par corps... l'amante religieuse...
On sent du vécu.
Bises, belle Cara
Aimer
"Aimer, c'est savourer, au bras d'un être cher, la quantité de ciel que Dieu mit dans la chair" - Victor Hugo.
Cette phrase résume tout Cara, et c'est personnellement ce que je ressens pour une personne chère à mon coeur... Bises à toi.
Cette tristesse, cette douleur et pourtant, chaque fois, elle le suit... Votre texte me touche énormément...
Chaque fois je te lis, je ne sais comment commenter... Je ne sais car tes écrits sont tellement bien écrits que chaque fois je ne dis que de tristes banalités. Alors, en silence j'admire ta prose... Cette prose qui m'emeut à chaque fois, cette prose que je trouve toujours aussi belle.
Aujourd'hui, à travers ces quelques lignes, j'écris mes banalités... Tant pis je tenais à te les dire...
Pensées pour toi chère amie.
....★
Ne dis jamais jamais Cara...
Le mot qui te va le mieux c'est toujours.
tendresse.
La fille ...
Fille de joie, de ses joies ou joie de fille...selon.
Mais joie futile, fragile...
C'est la dure réalité des amours clandestines...elles ont leur charme mais aussi leurs inconvénients...mais en général on le sait d'avance et on n'a pas le droit de se plaindre...mais c'est facile à dire pas toujours facile à tenir...
Pas de mots...
... Aujourd'hui pour vous dire ce que je ressens, Peût-être de la lassitude tellement je me reconnais dans vos mots... Je n'aime pas cette image, je n'ai jamais voulu celà, pourtant je l'ai fait subir à une autre, à ma douce...
Un peu tard pour s'en rendre compte, beaucoup trop tard pour revenir en arrière!
En tout cas je vous préfère en femme pleine de joie, qu'en fille de joie (mince sourire...).
Tu écrit toujours aussi bien, tu arrives à nous faire passer tes émotions comme personne, un brin triste comme d'habitude (ça c'est ta pâte...)
mais je suis contente que tu reprennes un peu ton blog, je reste un peu avec toi comme ça.
calins
***
Encore une fois, me voilà cueillie par tes mots. Ils sont comme autant de couteaux remuant la plaie de mes souvenirs. Bien sûr, tu as raison, c'était un jeu dangereux...mais la perspective de parties gagnées a toujours occulté la certitude de la perte ultime, n'est-ce-pas?
Ton texte est bouleversant. Je me sens en communion, le coeur au bord des yeux
un mot passant
le portrait de cette fille de joie dont la peine est plus présente en son coeur que la joie de son nom et les quelques mots de l'illustre Maupassant sont autant de délices que je vous remercie d'écrire !
belle nuitée Cara Mia !
Cara Mia...
La perte ultime, dis-tu Chimères... Vivre chaque moment comme s'il était le dernier... un goût âcre, mélancolique, douloureux, passionnel, langoureux... je me relis vos mots parce qu'ils ne sont pas communs, je sais que certains passent en se taisant, je lis que certains ne savent comment commenter... et moi je ne sais comment répondre à chacun cette fois-ci.
Vos ressentis sont tellement justes. Je ne peux que vous remercier d'avoir pris la peine de lire, de comprendre.
Je vous embrasse
C'est beau
Comme toujours
Bonjour,
Je viens faire un petit tour de tourisme vers certains blogs que j'avais laissé de coté un temps.
Ca fait du bien de voirs que tu es toujours aussi sensuelle...j'aime et c certains je reviendrais .
Bon Dimanche
Ezael
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