23 novembre 2008
Mords, scelle-moi !
La mémoire a ceci de troublant comme d’amusant, elle photographie d’infimes détails et nous les repasse, en diaporama, en succession de flashes immobiles, ou juste frémissants…
Pas de film à dérouler, patiemment, les souvenirs affleurent, par vagues, par bouffées chromatiques. Si l’on ne fait pas l’effort de logique, de reconstruire…
Un grain de peau, de beauté, de folie.
Une odeur virile, une saveur salée au recoin d’un territoire à explorer, encore, toujours.
Un quai de gare tout poudré de soleil.
Mes talons claquent si vite que mes pas ne pourraient même pas impressionner une pellicule de sable.
Il fait froid. Un froid vif et piquant, tout neuf. L’été à peine enfui chez moi est mort depuis longtemps ici. Mais cette grande ville du nord m’offre son plus joli aspect pour une rencontre. Las, les clichés de gris et demi-pluie, je la découvre comme une amante complice et elle me sourit de mille visages, affairée, énergique.
Des jours très très longs, des nuits à n’en plus finir nous séparent… et pourtant tu es en moi, chaque seconde, et je me rapproche de toi comme si je t’avais quitté la veille, insouciante.
Tous ces chiffres, ces cartes, ces itinéraires, ces codes à retenir, à pianoter pour se retrouver ! Ma mémoire les efface aujourd’hui et j’ai même besoin de fixer mes beaux moments en mots de peur qu’elle ne les estompe aussi dans un grand ressac inopiné.
Elle te fait le coup parfois, dis… tu te souviens ?
C’est aussi pour cela que je tiens à ce jardin secret de mots et d’images.
Clic-clac !
Instantané sur nos visages qui se font enfin face, tes yeux plantés dans les miens avec cette lueur si… une fraction de seconde que je me repasse en boucle… ne pas oublier ton regard perçant, avide, si plein de l’essentiel, notre histoire, nos envies à venir.
Ton regard, oui. Celui-là, qui m’englobe comme les mains qu’il précède, qui me pétrit de frissons doux et violents, qui me pénètre plus sûrement que ton sexe ne le fera jamais…
Ton regard qui me happe, qui m’implose, qui me diffracte au prisme de ton désir, impérieux, sans équivoque.
Ton regard multiple qui prend tout de moi, qui me mord, qui m’éparpille aux quatre vents.
Ton regard, à tes amarres, qui me scelle.
Ton regard qui me morcelle.
L’espace d’un instant-pulsion, je ne suis plus qu’une poupée sous ces yeux-là, démembrée, pantelante, offerte. Puis mon corps capricieux qui te réclame, encore, encore, toujours plus, plus fort, plus loin, plus longtemps. C’est d’un banal à crever, non ? Pour les autres peut-être, mais moi je veux bien en crever chaque jour, chaque nuit… de petites morts !
Cet éclat silencieux et profond aussi, celui d’après l’amour.
Dans notre bulle bleue de soupirs à peine éteints, nous refaisons doucement surface. L’incendie court encore sur les murs de papier qui ont cette pauvre audace de paraître blancs et hermétiques. De l’autre côté du couloir ce matin, tu m’envoies quelques douceurs que je vais manger comme ça, nue, assise en tailleur à même le couvre-lit, comme une enfant gâtée. Sourire gamin, confiture de fraises, miroir menteur… non, je n’ai pas mon âge, pas aujourd’hui !
Le sourire qui se fixe sur ma joie bavarde, sur ma langue qui joue sur ma lèvre inférieure, celle que tu as mordue avidement cette nuit-là, jusqu’au sang, jusqu’aux larmes, emportés de passion que nous étions…
Le sourire espiègle de 6h du mat', celui qui s’est vite mué en fou-rire partagé lorsque notre voisine inconnue, excédée d’avoir été réveillée, a frappé à la cloison. Non, je ne peux retenir mes cris, tu dois les boire à même mes lèvres !
Les sourire des autres, ceux que je croise de temps en temps, ceux qui glissent sur nous, qui ne peuvent que comprendre, c’est si évident…
Carte postale, les pavés bruns de la vieille ville, nos pas qui se règlent car tu m’enlaces étroitement pour marcher, je suis frigorifiée ! Je ne veux rien voir que le bout de nos chaussures, je me réfugie dans ta chaleur, dans ton odeur, presque aveugle, confiante.
Carte postale, la Petite Cour d’un restaurant chaleureux, le parfum entêtant et vaporeux des roses Roxane. Je caresse du bout des doigts leur liseré écarlate, pétales blancs rougissant, enivrés… comme je le suis un peu.
Carte du Tendre, décor dépouillé, suite de reine… le jet d’eau brûlante sur nous. Je n’ai d’autre horizon que ton sexe. Ton plaisir qui est le mien. Comme ce dernier matin sous le drap, je me caressais encore, seule, pendant que tu prenais ta douche… j’avais ton sexe devant les yeux, persistance rétinienne…
Et toutes ces images glissent, sournoisement, mon corps se puzzle, chaque parcelle s’anime, autonome, à ton souvenir.
Un grain de peau, de beauté, de folie.
Une odeur mâle et femelle, un mélange doux-amer persistant, notre empreinte.
Les gares se succèdent, temps lourd, le bruit du train me berce.
Je passe distraitement ma langue sur ma lèvre tuméfiée… Sauvage !
Je ne ramène pas que ça… Mes yeux se ferment.
Je me sens disséminée, éparpillée depuis toi.
Quelque part là-bas, au bout du rail, tu me souris, tu me rassembles.
J’ai chaud.
Cara Mia
14 novembre 2008
Un billet d’où
Une soirée, deux soirées, un rendez-vous.
Mais avant tout,
Une journée à rendre fou !
D’impatience, de connivence, de romance, d’existence…
Et tout cela à l’intérieur de mon crâne, solitaire, où se déroule le film de ce qui fait depuis quelque temps mes plus jolies parenthèses, des retrouvailles.
L’aurore laiteuse est complice, la brise douce en ce matin rose de septembre. Mes pas vont et viennent dans le hall de la gare, je ne peux m’arrêter cinq minutes de parcourir le sol, c’est une journée-voyage.
Envie de m’étourdir de fêtes et de liberté, même si en filigrane il n’y a que le retour.
Envie de sourire à tous, les voyageurs pressés, les mendiants, les passants… leur dire que je l’aime et que je vais le retrouver.
J’aime les trains.
J’aime leurs caches, leurs doux ronronnements, les tableaux fugaces qu’ils m’offrent, la rapidité tranquille avec laquelle ils me font changer de rive.
Serré dans ma poche, le billet est là, je le caresse distraitement, charnellement, comme une lettre d’amour.
Je me cale près de la fenêtre, je suis seule sur la banquette, j’appuie ma tête contre la vitre et je commence à jouer à faire de la buée, à y dessiner des petits riens interdits du bout des ongles, comme les enfants, j’attendrais presque qu’on me gronde…
Qu’une voix inconnue rompe le silence bourdonnant du wagon, m’arrache aux paysages mouvants, éclatants de lumière, aux entrailles ténébreuses des tunnels qui se succèdent, à mes pensées qui volent bien plus vite vers les brumes du nord, vers une autre voix bien familière celle-là.
Ballottée par le ronronnement mécanique, je m’abandonne, j’oublie les horaires, les correspondances, le réseau capricieux qui taquine mon téléphone. Mes mains glissent sur ma gorge nue, préfigurant le geste attendu à l’arrivée, un soupir d’aise m’étreint, mes songes tissent un voile.
Chaque voyage est comme la vie, on se laisse emporter, seconde ou première classe, les regards se croisent, les bagages nous suivent, ou pas, on connaît tous la destination mais peu importe ! Mes rails ne sont pas linéaires, j’ai choisi de me détourner du droit chemin quotidien, tant de fois déjà !
Le terminus se profile, grisant, comme un parfum de scandale. Mes seins se tendent de froid ou de désir déjà, de tout cela, ma main gauche en apaise le feu comme la glace pendant que la droite s’affaire à enrouler le précieux billet autour de ses doigts.
- Titre de transport, mademoiselle, s’il vous plaît !
Je rougis instantanément, rieuse.
Est-ce écrit sur mon visage, ma mise, que mon parcours est grisant comme un vin de Bohème ?
Le contrôleur sourit, amusé. J’attends qu’il tourne les talons et je sors un petit miroir de mon sac : cheveux en bataille, joues roses, chemisier échancré sur mon cœur battant… et mes yeux qui brillent tant !
Bah ! Arranger ma mise serait un remords et je n’en ai pas, je ne me conforme plus à rien, je plane sur les ailes d’une éternité mensongère. Rebelle de quelques jours.
Quelques instants, je m’imagine le retrouver là, dans ce wagon, nous ne serions plus de ce temps, du nôtre…
Un décor ancien, un train tiré par une ardente géante, ces vieilles locomotives au cœur de braises, des banquettes d’acajou capitonnées de velours nous auraient accueillis, je crois même que j’aurais porté un corset à l’insupportable laçage et une longue jupe qu’il aurait pu trousser !
Mais je digresse…
Je le tiens toujours dans ma main, mon billet doux.
Je sais que là-bas, tout au bout de deux correspondances, il y aura la lumière dorée du couchant sur mes paupières encore engourdies de rêve et de faim.
Je sais que le quai sera vide, que j’aurai envie de jeter mon bonheur de papier désormais inutile, de courir dans la fraîcheur piquante de cette ville inconnue, de me défaire peu à peu comme d’une mue de mes sangles, liens et boutons, déjà, dans l’ascenseur de l’hôtel.
Puis d’attendre là, complètement nue, sous le jet d’eau chaude de la douche durant une heure… Attendre qu’il arrive avec la nuit, que la porte s’ouvre doucement et qu’il me tire de mes écumes odorantes.
Que la porte se referme et…
Pendant que j’oublie les trains en partance qui réunissent ou qui séparent.
Cara Mia
05 novembre 2008
Eau d’or menthe
En réponse à celles et ceux qui m'ont réclamé mes propres "idées" suite à mon dernier post...
Et en clin d'oeil pour honorer une promesse...
« Je peux t’embrasser ? »
Sa voix résonne encore à mes oreilles dans ce demi-sommeil, rieuse, chaleureuse.
Je la revois descendant l’allée, m’accueillant à bras ouverts.
Sa peau gourmande, couleur pain d’épice, une gourmandise à peine éclose dans un écrin de lavande.
Le soleil est déjà haut.
J’ouvre les yeux.
Dans notre nid tiédi, je me sens encore alanguie, chavirée, paresseuse…
L’été était là enfin, les cigales chantaient leur lancinante mélopée dès l’aurore.
Je regarde le réveil : presque midi… j’avais déjà chaud !
Toute la nuit, il m’avait possédée, tendrement, brusquement, insatiable.
Et pourtant ma peau palpite encore, une vague de langueur, un parfum de soufre.
Je me lève, ouvre la fenêtre, seins nus au balcon.
Du bord de la piscine, lui seul me voit, il s’affaire près de la pompe.
Ses yeux me sourient, je distingue à peine sa bouche gourmande. Je lui rends son sourire en m’étirant comme un chat et me jette à nouveau sur l’amas de draps, un champ de bataille.
Envie de retourner à mes songes, ou souvenirs, qui sait…
Elle m’avait embrassée…
Pas tout de suite, c’est vrai.
Nos cheveux s’étaient d’abord frôlés dans la lumière rougeoyante, nos mains s’étaient égarées dans des gestes de tendre complicité.
Dans la cuisine, je bois un verre de jus d’orange bien frais, juste vêtue d’un bas de maillot tendance camouflage urbain et d’un paréo noir. Pas de cris d’enfants ici, pas le moindre son autre que le chant des cigales. Un week-end d’intimité comme il y en a peu.
Je plonge dans la piscine turquoise, température idéale. Je sais qu’il me voit nager, là, derrière la trappe.
Alors, elle vient, petite robe bleue, cheveux noués nonchalamment sur la nuque.
Elle se déshabille entièrement, plonge à son tour.
Je la laisse venir à moi, tout près. Rires, éclaboussures… On se fiche du maquillage absent, de nos chevelures collantes et dégoulinantes, les maillots disparaissent, les corps font mine de se glisser derrière les matelas et autres animaux gonflables.
Elle me serre à la taille, sa main glissant sur mes fesses.
Je la laisse faire, un peu surprise et intimidée du plein jour qui nous éclaire.
Relâchant notre étreinte, nous nageons vers chaque extrémité de la piscine en nous observant, joueuses.
Lui ne perd rien des gestes et des regards qui s’échangent sous ses yeux, sachant que nous nous amusons sans doute à l’exciter encore plus.
Puis, lentement, en quelques brasses, son long corps de sylphide s’approche de moi. Décidée, elle passe ses mains autour de mon cou. Ses lèvres frôlent les miennes, comme un souffle de vent, une brise qui s’alentit, s’échauffe, se répand en or liquide au fil de nos veines…
Ses seins ronds se collent contre mon torse.
Son second baiser se fait plus pressant, les yeux mi-clos, éblouis par les lueurs multicolores des gouttelettes qui constellent nos visages.
Mes mains s’égarent alors de son sexe à l’intérieur soyeux de ses cuisses, ou le contraire…
Elle gémit de volupté, nos sourires se dévorent, son genou remonte et fait doucement pression pour écarter les miens.
L’eau semble tourbillonner, les baisers s’enchaînent, les mains se rencontrent, s’unissent, se désunissent pour des caresses plus précises.
Lui ne quitte pas des yeux ces ébats aquatiques sous un soleil complice.
Il nous voit jouer, rire, jouir…
Longtemps la piscine reste notre couche liquide et nous nous faisons coquines sirènes, insouciantes, libérées.
Puis, alors que les cigales chantent toujours, l’eau retrouve son calme.
Il se hisse hors de la trappe, discrètement, la repoussant sans bruit.
Personne. Seul un string traîne négligemment sur les lattes de bois du plancher.
Il revient lentement vers la maison, longeant les cyprès.
Nous nous sommes embusquées dans la cuisine, appuyées au comptoir, vêtues respectivement du paréo et de la robe bleue qui collent à nos corps mouillés, dévoilant nos courbes.
Une salade de tomates mozza et du pain frais accompagnent nos bavardages. Il nous observe, elle lui tend un verre de rosé, comme si de rien n’était. Je vide d’un trait ma menthe à l’eau.
Il a peut-être rêvé, sûrement même… son regard va de l’une à l’autre, perplexe.
Mais il n’y a souvent qu’un pas du rêve à la réalité.
Nous rions tous les trois de concert et enterrons ce trouble.
Alors il avance d’un pas…
« Je peux t’embrasser ? »
Cara Mia
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